L'Héritage des Cendres
Les aventuriers
Introduction
C’était une année faste pour le commerce. Alric rayonnait : cette fois, c’était lui qui recevait toute la famille au Cœur d’Acier, la forge familiale qu’il dirigeait avec fierté. Les marteaux avaient chanté toute l’année, et la maison vibrait d’une énergie heureuse. Liselle, arrivée depuis peu, apportait encore plus de vie au foyer. Alric la connaissait depuis toujours : il avait aimé sa mère, cette sage-femme de Windmere, dès leur première rencontre. Alors, recueillir la petite Lili avait été une évidence.
Pour ce festin, Alric avait vu grand : deux chapons dodus de chez Renata, des marrons grillés, des pommes de terre en robe des champs, nappés d’un jus de viande savoureux. Et pour le dessert, la fameuse tarte de Théviane, sa sœur, venue avec sa fille quelques jours plus tôt pour profiter du marché aux bestiaux. Tout le monde s’affairait, la tradition des deux couverts pour les invités imprévus était respectée. Et justement, la voix tonitruante de Théomer, le veilleur, résonna dans la rue : « Eh, vieux grigou ! Toujours aux affaires ? Il faut que tu refasses une santé à Cendre-Lame ! ». Derrière lui, Mira, la pisteuse, avançait discrètement. Ces deux-là, toujours en vadrouille, portaient avec eux le parfum des aventures lointaines. Murtoch, avide de récits, se précipita pour les accueillir. Alric souriait : il enviait parfois ces vies de dangers et de gloire, mais il se consolait en voyant la chaleur de son foyer.
La grande table fut installée près de la forge, dont la chaleur réconfortait en cette saison glaciale. L’odeur des chapons emplissait la maison, les dernières commandes étaient réglées, et enfin, tous se retrouvèrent autour du vin du Bordeleau, ce petit luxe qu’Alric offrait chaque année. Les rires fusaient, les anecdotes s’enchaînaient, Mira et Théomer en tête. La soirée promettait d’être belle. La musique et la joie résonnaient dans tout le quartier, jusqu’au feu d’artifice de minuit, bouquet magique offert par l’empereur-sorcier de Windmere. Les lumières éclatèrent dans le ciel, les couleurs dansèrent sur les visages émerveillés.
Puis, au milieu des gerbes d’or et des éclats rouges, une lumière différente apparut. Plus vive. Plus pure. Un rayon, d’abord fin comme une aiguille, perça les nuages. Il semblait descendre lentement, majestueux, presque beau. Les conversations se turent. Les regards se levèrent. Et soudain, le rayon s’élargit, devint un torrent incandescent. Le ciel s’ouvrit. Le blanc absolu engloutit tout. Plus de couleurs, plus de sons. Une seconde, peut-être deux. Puis la déflagration. Le souffle. Les cris. L’apocalypse. Les murs volèrent en éclats, le feu dévora l’air, les corps furent projetés comme des feuilles mortes. Les enfants hurlèrent, les flammes engloutirent les rires. Alric, hébété, n’eut qu’une pensée : les dieux avaient décidé d’en finir avec les mortels.
Le silence après le cataclysme n’était pas un silence. C’était un râle étouffé, ponctué de crépitements et de gémissements. Windmere n’était plus qu’un champ de ruines, une mer de pierres calcinées et de poutres noircies. Le rayon avait tout rasé, laissant derrière lui une cicatrice béante dans la terre. Le Cœur d’Acier, la forge d’Alric, n’était plus qu’un squelette fumant.
Alric titubait parmi les décombres, les mains écorchées, le souffle court. Chaque pas soulevait des nuages de cendres qui lui brûlaient les yeux. Il appelait, hurlait parfois, mais sa voix se perdait dans le chaos. « Firenne ! Lili ! » Rien. Juste le vent qui s’engouffrait dans les ruines.
Plus loin, Mira et Théomer s’acharnaient à soulever des poutres, des pierres calcinées, cherchant des signes de vie. Le paladin, le visage couvert de suie, soulevait des blocs comme si la rage lui donnait une force divine. Mira, les yeux rougis, fouillait méthodiquement, ses mains tremblantes. Et puis, un cri déchirant : la nièce d’Alric, agenouillée, pleurant sur le corps sans vie de Théviane. Ses sanglots résonnaient comme un glas.
Murtoch, les yeux rouges, fouillait à son tour, jetant des pierres, appelant sa tante, sa voix brisée. Il rejoignit Alric, et ensemble, ils retournèrent les décombres, encore et encore, jusqu’à ce qu’Alric s’arrête net. Là, dépassant d’un amas de gravats, une main. Une main qu’il connaissait mieux que la sienne. Firenne. Sa bien-aimée.
Le monde s’effondra une seconde fois. Alric tomba à genoux, incapable de respirer. Les dieux auraient mieux fait de l’emporter aussi. Car désormais, il n’était plus Alric le Frère Forgeron. Il était Alric, le forgeron des ruines.
L'Ars Librarium
2 de Keld
Si kk'un a un résumé...
Pas de Fumée sans feu
5 de Keld
De retour au campement des réfugiés, les provisions glanées au péril de leurs vies s’avèrent bien maigres pour les presque 5000 âmes qui se préparent à lever le camp dans les jours qui vont suivre. Une semaine de préparatifs semble plus que nécessaire pour épargner à tous une mort certaine lors de la traversée de cet enfer gelé. Des ravitaillements prudents s’organisent.
Les corps voutés et les visages austères témoignent des pertes que chacun, de chaque famille endeuillée, de chaque corps mutilé. Agglutinés autour des feux, des tentes de fortune, ces voisins, autant d’étrangers composent ce qu’il reste d’une population amère et vaincue. Mais comment combattre les cieux ?
Seuls de rares chants traditionnels s’élèvent du camp d’hivernage des quelques Varisiens restant. Contrairement à leur habitude, le gros du convoi s’est déjà éparpillé. Accoutumés à ces conditions, leur survie est loin d’être aussi précaire que celle des réfugiés, mais leur situation maintenant privilégiée et leur proximité, utile dans les premières heures, réveille certaines rancœurs anciennes.
C’est dans cette atmosphère délétère et leur survie immédiate assurée que Mira fait part aux autres membres de la maisonnée recomposée d’un détail qui l’a troublée en cette journée funeste : Le terrible rayon ne serait peut-être pas la raison principale ou unique de cette catastrophe... Lors de l’impact, pas moins de six colonnes de runes enflammées illuminant jusqu’aux cieux se sont élevées de divers quartiers de la citée. Propageant un déferlement de flammes incendiaires et suggérant le contour caractéristique des cercles d’abjuration ou d’invocation utilisés chez les siens pour contenir les élémentaires, mais d’une taille proprement aberrante. Cette vision fugace semblant corroborée par le fait qu’elle soit en mesure d’en décrypter certaines.
Décision est prise d’en toucher deux mots au capitaine Dietrich von Aldmark, faisant office d’autorité locale, et à la peine pour organiser un semblant d’ordre au sein des réfugiés à l’aide du peu d’hommes encore valides, ou vivants, sous ses ordres. Ce dernier leur demande d’en référer au campement de l’est, un peu mieux loti, qui abrite les reliquats de la garnison de la capitale et une cohorte s'étant matérialisée "spontanément" peu après la catastrophe. C’est chose faite dès le lendemain. Après (un polissage de marteau et) une bonne heure de marche par les sentiers enneigés à longer les remparts de la citée, ils arrivent au campement où la situation n’est finalement guère meilleure. Hormis les citoyens des quartiers dévastés, ce qu'il reste des troupes militaires est désorganisé, partagé entre la survie, les envies ou nécessité de pillage et la crainte de la légion… Qui brille par son absence. Les obligations y sont plus grandes envers les quelques familles d’influence et réfractaires à quitter leur logis, quant à ce qui est de courir les plaines gelées… Un planton leur indique de rejoindre une tour de guet, point de repère encore facilement discernable en bordure de la "Colline Blanche", l’un des derniers quartiers bourgeois encore debout. Ils pourront trouver une oreille plus instruite auprès de Corvellan, un mage de la garnison, ou des thaumaturges de la légion.
La Colline Blanche
Sans surprise, l'ambiance des contreforts de l'est n’est en rien comparable à celle des quartiers populaires, les rues sont calmes et le peu de personnes arpentant rapidement les rues aussi enjouées qu'à une procession funéraire. Si ce n'est certains habitants, probablement sous le choc, qui semblent totalement inconscients de la situation et essaient de maintenir un semblant d'activité normale... ou de profiter de la pénurie imminente. Les troupes éparses mais stratégiquement déployées semblent suffire à maintenir l'autorité impériale dans ce qui ressemble encore un tant soit peu à une ville. Cependant certaines rumeurs de disparitions inquiétantes laissent à penser que les rues seraient moins sûres de nuit, que des personnes se seraient changées en statues de cendres. Difficilement vérifiable en l’état, et dans le contexte actuel. C'est sans encombre que le groupe rejoint la tour… pour y constater que ce qu'ils prenaient pour un calme relatif n'était effectivement que le résultat d'un sentiment d'oppression et d'une menace latente.
Alertés par des hurlements et bruits d'affrontement au détour d'une pâté de maisons, ils se précipitent pour prêter main forte à une poignée de miliciens qui essaient de sauver de citadins aux prises avec une entité d'outre-monde… rapidement rejointe par une seconde.
Ces moqueries de squelettes dégoulinants de matière noire et visqueuse se trainent de façon grotesque dans les flaques de leurs propres sécrétions, le corps parsemé d’éclats tranchants semblables à l’obsidienne, renvoyant autant d’images improbables et angoissantes. Leur présence oppressante obscurci l’espace de terreurs enfouies, leurs mouvements évoquant tant la grâce saccadée et douloureuse d’une danse macabre qu’une coulée inexorable de matière indicible. Leurs yeux, deux puits insondables. L’esprit ne sait choisir s’ils sont malléables, concrets ou intangibles, en mouvement ou parfaitement immobiles.
Après une lutte acharnée et décisive qui semble indiquer que ces redoutables "créatures", faute de meilleure définition, semblent se nourrir de l'essence des mortels, insensibles aux attaques et craindre la lumière, elles sont finalement mises en fuite par l'arrivée d'un combattant maniant une lame solaire. Les corps meurtris, le groupe parvient à rejoindre Corvellan, dans un bastion à proximité.
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La Colline du Hêtre
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